Voici deux ans, nous avions signalé à l'attention de nos lec­teurs du bassin minier l'intérêt d'une étude ethnosociologique sur les mineurs, intitulée «La foi des Charbonniers». Bruno Mattei, professeur de Philoso­phie à Douai et ancien corres­pondant de notre confrère «Li­bération» dans le Nord, avait contribué à cette étude qui bousculait déjà pas mal d'idées reçues à propos de la mine et des mineurs, rétablissant cer­taines vérités tradition-nellement occultées par tous ceux qui n'avaient pas intérêt à ce qu'on en gardât le souvenir.

«Rebelle, rebelle!», que Bruno Mattei vient de publier aux éditions du Champ-Vallon (voir la présentation de ce livre dans «La Voix du Nord» du 2 février, page 4) poursuit dans cette voie d'une écriture' de l'histoire authentique des char­bonnages et de leurs travail­leurs... Une oeuvre dont il est temps, en effet, d'établir les fondements, alors même que se vivent chez nous les ultimes moments de la grande époque de l'extraction charbonnière.

 

 

 

LA MYTHOLOGIE DU MINEUR:

QUELQUES REFLEXIONS SUR FOND D’HISTOIRE

 

Exposé fait à DOUAI le 19 décembre 1979 dans le cadre de deux journées organisées conjointement par le Centre Régional de Documentation Pédagogique de LILLE et le Centre d'Animation Culturelle de DOUAI sur le thème: "Etudes des Patrimoines Culturels Locaux". Participation de 44 professeurs de la région Nord/Pas-de-Calais.

 

Centre d'Animation Culturelle de DOUAI                           Opération FIC - Bassin Houiller

23, rue de l'Université                                                70, rue Marceau Martin

59500 DOUAI                                                                      59128 FLERS EN ESCREBIEUX

 

Dans le projet du Centre d'Animation Culturelle de DOUAI, le terme de mythe figure en bonne place: Mythes et Identités Culturelles dans le Bassin Minier; peut-être avez-vous réagi en lisant l'intitulé de cet exposé "mythologie du mineur": un certain nombre parmi vous, soit parents, soit fils de mineur ou bien […?] sentent suffisamment la proximité minière pour que la juxtaposition des deux termes -mythe et mineur- paraisse quelque peu paradoxale: le travail du mineur, la vie du mineur, les modes de sociabilité de la vie minière ont une espèce d'évi­dence, de matériabilité qui font qu'on ne voit pas très bien où et comment pourrait se loger le mythe.

Je voudrais prendre un peu de recul par rapport à "l'évidence" et tenter de montrer comment la corporation minière a été, plus que d'autres corporations, extrêmement entourée, bordée de discours, de célébrations, de récits qui font qu'on peut parler justement à son propos d'une mythologie et que cette mythologie n'est pas née - pas plus qu'elle n'a perduré par hasard.

Le mineur m'apparaît comme une figure exemplaire du prolétariat, quant aux discours qui ont été tenus sur lui, à la convergence ou à la croisée d'un certain nombre de stratégies patronales, étatiques et syndicales. Quand je dis stra­tégies, ça ne veut pas dire qu'il y ait eu conception d'abord, puis application. Il y a eu au contraire beaucoup d'empirisme et de bricolage de la part des patrons des compagnies minières autour des enjeux représentés par le charbon et les mineurs. Peu à peu les choses se sont systématisées mais au départ je ne sais pas si les uns et les autres savaient exactement où ils allaient.

Mythologie: cela veut dire qu'il y a eu autour de la corporation minière, un certain nombre de représentations, un certain nombre d'images qui ont été véhiculées, convoyées par les discours patronaux et syndicaux qui, en fin de compte ont produit un certain type d'identité prolétarienne à la fois bien spécifique et exemplaire. Je voudrais insister sur cette spécificité et cette exemplarité parce que c'est précisément à la conjonction du particulier et de l'universel, que cette mythologie acquiert sa dimension et son efficacité et la question sera aussi de savoir si finalement cette mythologie a été un élément libérateur ou un facteur d'aliénation de la corporation minière. Les discours qui ont été tenus sur les mineurs ne sont pas innocents: on a beaucoup parlé et écrit sur les mineurs et pas n'importe comment. Je vais essayer de vous résumer "la matière»ou plutôt le contenu de cette mythologie et de vous suggérer quelques réflexions que l'on ne doit pas selon moi ignorer, quelles que soient par ailleurs les spéculations politiques et syndicales qui se manifestent aujourd'hui encore autour des mineurs et du charbon.

1 - LES ENJEUX

Qui est-ce qui a motivé toute cette mythologie?

Il faut imaginer la naissance des compagnies minières à la fin du 18ème et au 19ème siècle comme un fantastique et brutal bouleversement de l'espace et des mentalités. Il y a des enjeux économiques énormes. C'est la conquête d'un nouvel eldorado. Là-dessus, je ne m'étendrai pas, il suffit de vous reporter à l'ouvrage de Marcel GILLET, professeur d'histoire à l'Université de LILLE: "Les charbonnages du Nord de la France au 19ème siècle»aux éditions MOUTON.

Il s'agit pour les patrons des compagnies de fixer une main d’oeuvre rurale et de fabriquer en grand nombre des prolétaires d'un type nouveau, "petits travail­leurs infatigables". Les problèmes posés sont immenses. Il y a un leitmotiv qui revient constamment dans toute la littérature des Compagnies, c'est le manque de main d’oeuvre. C'est un point fondamental: les patrons des mines sont toujours en quête de mineurs. Il faut compter avec la résistance de ces ruraux pas encore pro­létaires, venus de Flandres, Picardie, d'Artois qui répugnent, malgré la certitude d'un salaire, à cet univers brutal et complètement nouveau. Les mineurs n'hésitent pas à quitter les Compagnies du jour au lendemain avec familles et bagages. Le nomadisme est très important, les gens passent d'une Compagnie à une autre ou vont tenter leur chance ailleurs. Dans les archives da la Compagnie de BRUAY, il y a le rapport d'un ingénieur qui dit, je cite de mémoire: "aujourd'hui, on n'a pas pu travailler parce qu'ils sont tous partis avec leurs familles; on ne sait pas où ils sont". L'enjeu était donc de retenir cette main d’oeuvre; d'où des dispositifs institutionnels pour fixer et sédentariser le mineur. Les maisons (corons), les jardins, les caisses de secours, les écoles, la médecine, toutes les institutions de loisirs ont été pensées d'abord dans une seule et unique perspective: fixer, retenir la main d’oeuvre et la façonner à certaines valeurs. Mais il y a eu aussi des dispositifs que je qualifierait d'idéologiques, et c'est là où on vient à notre thème de la mythologie: tenir un certain discours sur le mineur: le représenter pour les autres et pour lui de telle sorte qu'il intériorise cette image, qu'il s'y reconnaisse et dise de lui-même: c'est moi. D'où un discours très abondant au fur et à mesure que l'importance des enjeux se précise:

a) un enjeu économique:

Sans charbon, pas de révolution industrielle: ce point est clair

b) un enjeu social:

Les discours qui ont été tenus sur les mineurs ont été fabriqués pour contrer une réalité qui était préoccupante au 19ème siècle: celle de la révolte et de la grève. Les mineurs ont été une corporation turbulente, les grèves étaient très nombreuses, aussi bien dans le Nord/Pas-de-Calais que dans la Loire.

Je citerai ce passage d'un ouvrage écrit en 1899 où l'auteur dit: "Il existe peu de populations aussi remuantes que celles des mineurs, groupées par suite d'une raison toute géologique dans une série de bassins de faible étendue. Elles se trou­vent le plus ordinairement réunies autour de diverses exploitations de ces bassins à une certaine distance des villes. Dans un tel milieu qui peut sans peine prendre conscience de son importance, des revendications naissent facilement..."

(Les caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs par Georges WIOMER). Les grèves de mineurs inquiètent et deviennent un évènement national. A la fin du Second Empire en 1869, il y a eudes grèves importantes avec des interventions de la troupe: 13 morts à la Ricamarie dans le Bassin de Loire et 12 à Aubin, près de Decazeville. A la fin de l'Empire, il y a toute une littérature qui surgit à propos de la question sociale. On se demande: "Qu'est-ce qu'ils veulent, pourquoi ils se révoltent." C'est à cette époque, qu'apparaissent déjà les idées de participation aux bénéfices. On essaye d'inventer des solutions pour intégrer le prolétariat et conjurer la révolte. Les mineurs sont un prolétariat qui a été construit autour des gisements de charbon et on ne sait pas très bien comment maîtriser ces grosses masses qui n'ont rien à voir avec le prolétariat urbain "classique".

A l'époque, il n'y avait pas de syndicalisme; les mineurs se mettent souvent en grève de façon sauvage, brutale; les patrons et les autorités ne savent pas ce qu'ils veulent. Je prends l'exemple d'une grève qui parcourt tout le bassin minier du Nord à partir de la Compagnie de l'Escarpelle: les patrons ne savent pas pourquoi les mineurs se sont mis en grève et puis un peu par hasard, on arrête un mineur et on trouve les revendications sur lui écrites sur un papier. Ouf, enfin on sait ce qu'ils veulent. Vous voyez un peu le type d'inquiétude qui pouvait exister! Les mineurs ne disaient rien, ils faisaient sécession. Parfois même,ils partaient se cacher dans une forêt et c'était une source d'inquiétudes pour les patrons et d'éton­nement pour les journalistes.

c) un enjeu politique

C'est un peu la conséquence de l'enjeu économique et social. Les mineurs représentent une masse dont le contrôle et la gestion n'échappent à aucun gouvernement, que ce soit sous le Second Empire ou la 3ème République. Il apparaît très vite que finalement il faut trouver des solutions et que réussir avec les mineurs, c'est réussir avec tout le prolétariat. C'est pourquoi au début de la 3ème République, il y a un certain nombre de lois qui vont être débattues et votées au parlement qui vont concer­ner d'abord les mineurs: sur "les caisses de secours", "l'hygiène et la sécurité", "les délégués mineurs" etc... Il y a une espèce d'attention et de vigilance "expéri­mentale" autour de la corporation minière. Il y a ce que j'appellerai une surdéter­mination du regard et des dispositifs mis en place autour des mineurs à cause de tous ces enjeux. C'est ce qui explique cette mythologie dont je vais maintenant parler.

2 - LA MYTHOLOGIE DU TRAVAIL (ou la particularité du mineur)

a) qui dit mythologie dit représentations, récits, discours.

Le premier élément que je veux mettre en évidence, c'est ce que j'appellerai "l'idéologie du travail" ou la valorisation par le travail.

Je partirai d'un texte, le premier que j'aie pu personnellement retrouver dans les archives, au moment de la révolution de 1848.

LEBRET qui est le Directeur - Régisseur de la Compagnie d'Anzin écrit en 1848: "Le mineur aime sa fosse comme le marin aime son navire". L'inscription du thème de l'amour du travail dans le cas précis de cette corporation trouve ses racines autour de la particularité du métier de mineur. On dit que le métier de mineur, ce n'est pas un travail comme les autres et "le mineur n'est pas un ouvrier comme les autres". L'idée d'amour du métier s'enracine autour de deux thèmes:

- la dureté du travail; on dit que le travail du mineur est dur parce qu'il se joue dans un face à face avec la nature;

- on dit aussi qu'il est dangereux: il est dangereux parce qu'il y a les risques, il y a la mort et les catastrophes.

D'où très tôt l'assimilation du mineur à "un soldat" et à un "combattant".

Cette dureté et cette dangerosité supposent comme qualités: le courage (le mineur est quelqu'un de courageux) et le sacrifice (le mineur est quelqu'un qui se sacrifie volontiers).

On peut représenter la chaîne métaphorique de la façon suivante:

 

       
       

 

 

Travail                        Qualités

Dureté                                    courage.

                                                                                                       Héros

Amour du travail

                                                                                                       Soldat

                                      Danger                           Sacrifice

                                                                                             

et fier de l’être

 

 

Je citerais un texte qui a été écrit en 1857 par SIMONIN dans un ouvrage qui s'appelle: "La vie souterraine ou les mines et les mineurs". SIMONIN en 1867 était un ancien ingénieur des mines de la Loire. Il a été au 19ème siècle le principal idéologue des Compagnies; dans un chapitre qui s'appelle "le soldat de l'Abîme", il écrit: "La lutte de chaque jour contre ce que nous avons appelé avec notre grand poète Hugo l'Anankè[1], la fatalité des éléments, a fait du houilleur une sorte d'ouvrier - soldat, discipliné, plein d'énergie. Dans cette armée du travail, les vieux instruisent les jeunes, et ceux-ci acquièrent bien vite, par la pratique assidue du chantier, une foule de qualités solides, la patience, la réflexion, le sang-froid, sans lesquelles il n'est pas de bon mineur.

Il faut rompre aussi le corps aux plus dures fatigues, braver en face de continuels périls, s'accoutumer à la vie sous terre. Voyez-vous ces hommes qui sor­tent du puits à la brune, la lampe à la main, la démarche alourdie et comme résignée, la figure noircie, les habits et le chapeau mouillés, couverts de boue? Où vont-ils? Ils rentrent dans leurs familles, calmes, silencieux. Saluez en eux les obscurs et  virils combattants de l'abîme, les pionniers du monde souterrain".

Le mineur est assimilé très tôt à quelqu'un qui aime son métier, mais remarquez qu'on ne lui demande pas son avis!

Les Compagnies minières par contre tirent beaucoup de bénéfices à faire croire aux mineurs qu'ils doivent aimer ça et à répercuter un peu partout cette image. Petit à petit se forgent l'idée, l'image que le mineur aime son métier, qu'il n'hésite pas à se sacrifier, qu'il est courageux en toute occasion. La mise en place de cette représentation commence très tôt en exploitant les temps forts de la mine: les grèves mais aussi les catastrophes. On trouve dès 1812 le mythe fondateur autour d'une catastrophe qui se produit du côté de Liège et qui fait plusieurs dizaines de morts. Un mineur qui s'appelle Goffin va sauver 60 de ses camarades: il va être décoré par Napoléon 1er. C'est le premier mineur héros, courageux, prêt à sacrifier sa vie pour les autres. Voici ce que dit un historien des mines à la fin du 19ème siècle: "La décoration de la légion d'honneur que les grognards n'obtenaient pas toujours après 20 combats, fut accordée à un mineur ayant sauvé 60 de ses camarades dans une explosion survenue aux mines du département de l'Ourthe" (Gras - Histoire des mines de la Loire 1923). On édifie un buste à Goffin et en dessous de son buste, on écrit: "Je veux les sauver tous ou ne plus leur survivre!". Cette thématique va être amplifiée par Simonin que je viens de vous citer et qui a dispensé quelques ouvrages sur le mineur. Lorsque se produit une catastrophe minière, Simonin va tenir des conférences à grand spectacle où il diffuse une mythologie du mineur "héroïque". J'ai retrouvé une de ses conférences à la Bibliothèque Nationale: elle date de 1876, après une catastrophe qui fait près de 200 morts au puits Jabes dans la Loire: c'est tout à fait édifiant! Cette mythologie est reprise dans les journaux: 'Regardez ces mineurs comme ils sont courageux etc..." Je me suis demandé pourquoi cette insis­tance à "héroïser»les mineurs. Je pense, car c'est une hypothèse, que cette insistance à héroïser les mineurs s'explique en partie par la résistance qui pouvait s'exprimer chez les premiers mineurs à être ces hommes prêts à se "sacrifier" à tout instant.

J'ai retrouvé un texte aux archives du Centre Historique Minier de Lewarde où on voit très bien que les mineurs n'ont pas du tout envie de se sacrifier, d'être des héros. C'est à propos d'une catastrophe minière qui se produit en 1827 près de Denain. Voici le rapport qui est fait par les porions au maire de la ville; ils disent: "Nos exhortations et les encouragements que nous avons donnés à quelques uns de nos ouvriers les plus courageux, les ont décidés à descendre pour tenter de sauver leurs camarades; encouragés cependant par nos prières et par l'humanité, nous avons trouvé de généreux ouvriers qui se sont dévoués, qui ont bien voulu risquer leur vie pour sauver celles de leurs camarades. Effectivement en restant jusqu'à la fin sur le théâtre du désastre priant et menaçant tour à tour nous avons eu le bonheur de faire retirer 37 ouvriers qui, saisis par la fumée, étaient restés sans force dans la fosse." Si on a dû prier, exhorter et même menacer les mineurs, c'est qu'ils n'avaient pas tellement envie de descendre, d'être comme Goffin, des héros. Ce qui intéressait les mineurs - et la réaction est humaine - c'est plutôt d'échapper à la mort que de risquer leur vie pour sauver leurs camarades.

J'ai retrouvé un certain nombre de textes sur les tout débuts de la mine des Compagnies d'Aniche et d'Anzin pendant la Révolution Française: où on voit très bien aussi que dès qu'il se passe quelque chose d'un peu contrariant pour eux ou d'un peu fâcheux, les mineurs s'en vont ou font grève sur le tas. Ils n'ont pas tellement envie de laisser leur peau au fond de la mine. Il a donc fallu inculquer cette idée d'héroïsme et d'amour du travail: elle n'était pas du tout innée. Ce qu'on attribue à la nature du mineur, c'est le fruit d'un long travail de persuasion. On compare aussi le mineur au marin ou au soldat. On dit: "Le mineur aime sa fosse comme le marin son navire, comme le soldat aime son champ de bataille etc..."

Il faut voir ce que cela signifie. Quand on lit de très près la littérature patronale, on voit que, plus que de vouer un culte au mineur; il s'agit de l'inciter à la discipline. Et là-dessus les Compagnies ont eu fort à faire pendant tout le 19ème siècle et une partie du 20ème siècle. Si actuellement on peut penser que la situation est très calme, que les mineurs sont une corporation assagie et résignée, cela n'a pas toujours été le cas, comme je vous l'ai signalé. Voilà ce que disait un patron des Compagnies qui n'était pas fou: "On a comparé quelques fois le mineur au marin. La comparaison est juste: elle ne fait que confirmer cette assertion qu'il faut une discipline aussi forte dans une mine qu'à bord d'un navire". E. Dupont, 1883.

Tout le discours sur l'héroïsme, le courage était rabattu vers la discipline.

b) Ce qui est frappant, c'est de voir que les mineurs n'ont pas parlé d'eux-mêmes en d'autres termes que leur patron. Du moins en ce qui a rapport avec cette identité "mythologique": courage, héroïsme, soldat, martyr. Evidemment, ils ont donné un point de vue différent sur les finalités patronales. Ils n'étaient pas sans savoir qu'ils étaient exploités mais il y avait à l'arrière fond toujours ce discours mythologique, cette identité toute faite qu'ils ont repris.

Voici ce que dit par exemple Rondet. Rondet, c'est le premier leader syndical qui apparaît au début des années 80 dans la Loire: "Le mineur n'est pas un ouvrier ordinaire, c'est en un mot un soldat qui combat constamment pour remplir les coffres forts de nos capitalistes". On retrouve l'idée de soldat qui vient di­rectement de Simonin. Quand on regarde ce qu'il se passe sur la scène syndicale dans les congrès ouvriers, dans les congrès des mineurs, on voit que les mineurs tiennent sur eux, quand ils parlent, un discours à la fois résigné et calculateur. Vous savez qu'après la commune de Paris, il y a eu une espèce de black out, le mouvement ouvrier a été complètement décimé et n'apparaît au grand jour en 1875/1876. En 1879, il y a un congrès ouvrier à Marseille, où plusieurs mineurs sont présents; les représentants des mineurs qui viennent principalement de la Loire disent en gros: "D'accord pour se sacrifier, mais qu'on nous donne des contreparties".

Je vous cite un extrait du discours du mineur Forissier: "Les mineurs continueront à rester les martyrs du travail, du danger et du dévouement, mais ils veulent comme les autres corporations marcher au progrès et à l'émancipation".

Ce qui revient à dire: d'accord on est prêt à mourir, à être courageux, à être des héros mais on veut des contreparties... Si on regarde la littérature syndicale de l'époque, on s'aperçoit que les mineurs reprennent à leur compte cette idée de risquer leur vie, d'être des héros, des martyrs, etc... J'ai consulté le premier journal écrit et édité par les mineurs, qui date de 1891 et qui s'appelle "Le travail du mineur". On retrouve évidemment en première ligne la volonté de luttes, d'émancipation, d'échapper à l'exploitation. Mais tout ce qui concerne la façon dont les mineurs parlent d'eux, reproduit complètement la façon dont les patrons en par­lent.

Voici un certain nombre de textes extraits de: "Réveil des mineurs"

* Chanson écrite par un mineur:

«Ah le mineur est admirable, son rôle est beau, plein de grandeur,

C’est un héros que rien n'accable, connaît-il seulement la peur?"

* Ou encore un poème:

«Esclave couché sous la terre, mort vivant creusant son tombeau

Le mineur solitaire

Pioche à côté de son flambeau, tout à coup ébranlant la mine,

Le grisou sombre épouvantail, vient par derrière et l'assassine

Victime du travail."

* Un autre toujours:

«Ne ris pas enfant de l'ouvrier mineur

Car le mineur, vois-tu, souvent meurt sur la brèche

Comme un vaillant soldat pour donner la chaleur."

* Le chant du mineur sur un air qui s'appelle le grisou:

«La cage descend dans la mine. Bas les hommes au fond du puits, pas une voix ne récrimine. Dans le trou béant de la nuit, les braves vont à la bataille. Ils sont de taille pour le contrat des galériens. Bientôt les sombres galeries s'empliront de voix de mineurs cherchant le pain de l'industrie, ainsi que pour eux et les leurs dans la tâche ardente, sublime le vrai courage des héros que l'on ne voit pas dans l'abîme, peinant sans trêve, ni repos. Tout autour d'eux, c'est la menace du grisou, des éboulements et quand la mort affreuse passe dans ses farouches éléments, mais peu importe, c'est pénible, c'est noble et c'est grand, plein de beauté car il faut bien du combustible pour la marche de l'humanité."

* Dernier texte:

"Le martyr du prolétariat, le mineur c'est le paria de la terre, il ne sait qu'enfanter dans les pleurs, il doit être un souffre-douleur de la terre."

c) dans son ensemble le syndicalisme des mineurs a repris de façon, complètement acritique cette identité prolétarienne fondée sur l'amour du travail, la sédentarisation subie et le risque professionnel. Le syndicalisme avait bien dans ses objectifs de s'attaquer à l'exploitation, mais il a passé sous silence ce qui rendait possible cette exploitation: à savoir que cette exploitation était fondée sur cette identité prolétarienne, ancrée sur des valeurs aussi peu libératrices que la valorisation par le travail et par le risque.

Il y a un impensé qui va parcourir toute la corporation et cet impensé c'est cette identité qu'on a fabriquée pour les mineurs, qu'on leur a imposée et que finalement ils n'ont pas cherché à remettre en question.

Je me demande dans quelle mesure il était possible d'échapper à l'exploitation si on ne remettait pas en cause ces valeurs sur lesquelles était fondée l'ex­ploitation. Mais une autre question se pose aussitôt: Etait-ce historiquement possible? On pourrait faire des parallèles entre le discours patronal et le discours tenu par les mineurs ou par les syndicats. Je vous ai parlé tout à l'heure des conférences que faisait M. Simonin. On en trouve le pendant un peu douteux du côté des mineurs; des mineurs ont créé au début du 20ème siècle ce qu'on appelle: "La mine mécanique". J'ai trouvé dans "Liberté" (journal du P.C. dans le Nord), du mois de décembre 1978 un texte dans la rubrique: "Entre nous, gens du Nord"; deux habitants de Douchy les Mines, mineurs de leur profession, entreprirent de construire une maquette représentant la mine. Ils exhibaient dans les foires une "mine mécanique" dans laquelle ils représentaient le travail du mineur et ils indiquaient en gros caractères sur leurs affiches: "Vous y verrez, entre autres, diverses  catastrophes." Ainsi des mineurs passaient dans les corons, dans les villages au moment des foires et ils exhibaient des catastrophes, ils donnaient des spectacles de catastrophes, comme SIMONIN faisait des conférences sur les catastrophes.

Comment se fait-il qu'au lieu de provoquer un sentiment de révolte et de refus, les catastrophes devenaient même chez les mineurs l'objet de spectacle et d'exhibition? Je me suis étonné de voir que même aujourd'hui cette idée de «Mine mécanique» était rapportée sans provoquer le moindre étonnement. Comme si l'idée de la mort au travail était une composante à la fois spectaculaire et normale de la vie du mineur. N'est-ce pas là en définitive que se marquent l'ancrage et la victoire du mythe? Il y a quelque chose de troublant.

3 - LE MINEUR: AVANT GARDE DU PROLETARIAT

(Ou l'universalité du mineur)

La deuxième composante de cette mythologie c'est l'idée que le mineur est l'avant-garde du prolétariat. C'est un thème qui parcourt la corporation surtout à partir de 1880. Voici ce que dit une historienne: Michelle PERROT: "La grève type sera longtemps celle des mineurs, comme ces derniers, parés des prestiges terrifiants de l'enfer noir[2], sont au 19ème siècle le symbole même du prolétariat" (Les ouvriers en  grève) Edition Mouton, 1973.

Et elle ajoute: "La mine et les mineurs sont le thème de prédilection de l'iconographie ouvrière de l'Illustration, ils fournissent environ les 3/4 des gravures entre 1870 et 1914".

A cause de leur révolte, de leurs turbulences, les mineurs vont entrer dans toutes les stratégies politiques: celles des républicains d'abord, des socia­listes ensuite et du parti communiste après 1920. A l'aube de la 3ème république, en 1880, c'est la classe politique républicaine, radicale qui prend le pouvoir et les mineurs leur posent immédiatement problème; en 1884, une grève dans le Nord/Pas-de-Calais dure 56 jours. Ces grèves ne vont pas sans poser un certain nombre de questions. Les républicains vont se pencher très vite sur les mineurs et voici ce que dit l'auteur d'un ouvrage qui s'appelle: "Les cahiers de doléances des mineurs» (1882); c'est un journaliste républicain qui s'intéresse beaucoup aux mineurs et qui écrit dans un journal qui s'appelle "le capitalisme", ce qui ne manque pas de piquant. Toujours est-il qu'il va écrire au nom des mineurs, le premier "cahier" où les mineurs vont exprimer leurs revendications. Voici ce que dit ce journaliste Georges Stell: "Les intérêts des mineurs français représentent ceux de tous les ouvriers dans notre pays. L'industrie de la houille est la mère de toutes les autres. C'est là que le travail est le plus pénible, c'est là que le danger est perpétuel et la misère menaçante. A tous ces titres, les mineurs ont le droit de parler au nom du prolétariat?". Il y a l'idée que les mineurs repré­sentent toute la classe ouvrière, les mineurs symbolisent tout le prolétariat. Ce n'est pas par hasard si Georges Stell, qui représente le point de vue des gou­vernants républicains, prend le parti des mineurs. Les mineurs à l'époque vont ser­vir les républicains pour attaquer les dirigeants des Compagnies qui sont en majo­rité monarchistes ou bonapartistes, les républicains essayent de manifester une certaine sollicitude pour les mineurs. Et ils vont utiliser un thème qui va enrichir la mythologie et qui fera recette: le misérabilisme. On va tout dire, on va décrire les conditions de travail des mineurs, on va parler de leur misère, on va dire comment ils vivent, comment ils sont traités.

"Accablé de chaleur, mouillé par l'eau, complètement nu, il halète, il souffre. Il n'existe pas de labeur plus dur, plus écrasant, plus répugnant; et cependant les ouvriers qui en sont chargés tiennent à y rester".

Il raconte l'histoire du mineur qui remonte de sa fosse.

"L'homme remonte péniblement. Il suit le méandre des galeries par des chemins accidentés, toujours dans la nuit, les pieds dans l'eau; il monte, redescend, oblique à droite et à gauche, guidé par le feu terne des lampes et les coups de sifflet du porion, longe les couloirs étroits, empestés, encombrés, se gare des wagonnets lancés à toute vitesse sur les rails. En cheminant, il s'applaudit d'avoir cette fois encore échappé au coup de grisou, à l'éboulis, à l'incendie des boisages, à l'inondation, au feu des coups de mine. Il arrive au jour, éreinté, noir, les vêtements mouillés par sa sueur, les yeux brûlants, l'estomac irrité, la tête pesante; il a souvent 2, 3 ou 4 kilomètres de marche avant de tomber inerte sur un siège, dans sa misérable demeure: heureux s'il a une veste de rechange et s'il y trouve une famille qui le reçoive avec des sourires. Il a peiné pendant 12 heures; il va dor­mir pendant 8 à 10 heures et retombera le lendemain dans cet enfer que Dante n'a pas osé rêver."

Du côté des socialistes, c'est un peu différent: les guesdistes qui sont un peu les précurseurs du Parti Communiste, s'intéressent à la corporation minière et introduisent l'idée de corporation d'avant-garde.

Voici un texte qui a été écrit en 1891 pour le congrès national des mineurs qui se tient à Commentry. La corporation minière commence à se syndicaliser régiona­lement et nationalement vers les années 1882-1883. Une fédération nationale des mineurs existe et en 1891 voici ce que l'on dit lors d'un congrès à Commentry:

 

 

"La question sociale doit être réduite à sa plus simple expression. Au lieu de perdre son temps à convertir au communisme tous ceux qui de près ou de loin touchent au prolétariat et ont avec lui des intérêts identiques, on devra s'attacher à une seule corporation pour trois raisons:

- parce que plus que tout autre ouvrier le mineur est à même de compren­dre les nécessités d'une transformation sociale

- parce qu'il est la plus complète survivance du serf féodal et de l'es­clave antique s'il n'en est une aggravation

- parce qu'il tient dans ses mains la source de l'industrie moderne et par suite de la société entière

Donc, on travaillera tout spécialement le mineur. On fera de la corporation minière la corporation d'élite. On en syndiquera étroitement les membres d'une façon nationale d'abord puis internationale, pour aboutir à la grève générale des mineurs où gît le salut de la classe ouvrière toute entière".

Cette idée d'avant-garde réapparaît souvent. J'ai retrouvé en 1912, au cours d'un congrès de mineurs cette remarque: "Quand l'heure de la lutte arrivera, les mineurs seront comme toujours à l'avant-garde du prolétariat".

Donc il y a cette idée que les mineurs vont être le fer de lance de l'émancipation et de la révolution: "C'est par le charbon que se fera la révolution» dit une chanson.

La troisième époque de cette mythologie, c'est le Parti Communiste qui va l'écrire; je me replace à une période essentielle qu'est celle de la bataille du charbon après la guerre de 39/45. Je dirai que le Parti Communiste français après la guerre va réactiver tout ce stock d'images et de mythes pour une cause qui était à l'époque "la renaissance française" par le charbon, la marche des mineurs comme avant-garde du prolétariat va reprendre toute sa vigueur. Le mineur à la libération va être présenté comme un ouvrier d'élite et un peu comme le prototype de l'homme nouveau. Le Parti Communiste va systématiser tous les éléments de cette mythologie; il n'invente rien, il va simplement se contenter de gérer, mais d'une façon très efficace tout ce stock d'images qui existe depuis le 19ème siècle.

Je citerai deux textes particulièrement significatifs: un texte de Thorez dans Liberté en 1950. Thorez célèbre son anniversaire et il est interviewé à cette occasion, on lui demande: "Que penses-tu de nos mineurs?"

- "Un métier terrible, des gars magnifiques, oui, un beau métier. Il tra­duit le vieil effort de l'homme qui veut se rendre maître de la nature... Au com­battant il n'emprunte pas seulement ses postures, il en possède la ténacité, le courage, l'esprit d'équipe, l'entraide. Il me semble que pour descendre à la mine, il faut être né dans le coron. Ce dur métier est moins  un métier qu'une destinée. N'importe qui ne descend pas au fond, chez nous on est mineur de père en fils: ce sont nos parchemins de noblesse. La valeur d'un ouvrier est faite de son expérience et de son habileté, mais aussi d'un certain acquis héréditaire, d'une formation  inconsciente. Puis un jour sonnera pour lui l'heure de la retraite, il regrette le temps où il descendait à la mine, il voudrait être de nouveau jeune et se retrouver dans la taille la rivelaine à la main!".

Vous savez que jeudi 6 décembre [1979] à Lens, Georges Marchais est venu faire un discours sur la bataille du charbon. Il a réutilisé cette image de la "Noblesse  du métier» et du "beau métier" dans le droit fil des métaphores thoréziennes.

A côté de la valorisation par le travail, on retrouve la valorisation par le risque et la mort au travail. Voici un texte d'Auguste Lecoeur, qui était maire P.C. de Lens et aussi ministre de l'énergie dans le gouvernement prononcé à l'occasion de l'enterrement de 13 mineurs tués dans une catastrophe:

"Lorsque nous luttions pour libérer le pays, la meilleure façon de venger nos morts était de frapper plus fort que l'ennemi. Aujourd'hui des camarades sont tombés dans la bataille pour la Renaissance française: nous les vengerons en redou­blant nos efforts pour relever le pays; "

C'est assez significatif. Cela veut dire: des mineurs sont morts mais justement on va prendre appui sur ces morts pour produire encore davantage. On se garde bien de mettre en cause les conditions de travail. Il faut dire que les com­munistes sont au gouvernement et à la direction des Houillères Nationalisés; l’un explique peut-être l'autre... Cette idée de valorisation par le travail et par la mort au travail est vraiment l'axe constitutif de cette mythologie. On pourrait retrouver cette mythologie vivante dans toutes les affiches de l'époque de la bataille du charbon. "Le mineur est le 1er ouvrier de France, la France entière a les yeux tournés vers vous» etc... dit le texte d'une affiche. On valorise les mineurs, on les met en avant et on leur signifie: soyez à la hauteur, souriez... et les mineurs sourient sur fond de bleu azur sur les affiches. Alors que dans la réalité...

4 - Pour terminer, je voudrais poser la question:

Est-ce que tous les mineurs se sont reconnus dans cette image, est-ce qu'il n'y a pas eu des contre discours; des gens qui ont dit autre chose que ce qu'on voulait bien dire des mineurs. En réalité il n'y a pas eu de contre discours collectif à cette mythologisation de la mine et du mineur. Ce que l'on trouve, c'est simplement des voix individuelles et des révoltes personnelles de mineurs qui ont mis en cause toutes ces valeurs du mythe et qui finalement, ont essayé de faire entendre une voix un peu discordante. Je vous les cite simplement pour information: il y a d'abord des mineurs qui ont écrit, ils sont peu nombreux. Je citerais un auteur qui s'appelle Constant Malva, mineur belge qui a écrit une oeuvre assez importante; un de ses livres qui s'appelle: "Ma nuit au jour le jour" écrit en 1937, qui a été réédité récemment par les éditions François Maspero. Il tient justement un discours qui est complètement différent, qui laisse apparaître des ruptures avec le discours officiel. Il dit notamment que ce n'est pas vrai, que les mineurs aiment tellement leur travail:

"Je ne pense pas que nous soyons les héros que la presse de toute couleur se plaît à vanter après les grandes catastrophes. Nous ne sommes que de pauvres hommes qui contrairement à ce qu'on raconte, ont un métier qu'ils haïssent."

Il écrit encore:

"Nous n'allons pas à la fosse par devoir mais par nécessité, parce qu'il faut gagner sa vie. Ce n'est pas vrai que le mineur aime son métier. Ils ont du mal à s'en défaire, mais de là à l'aimer! Ils se maudissent tout le temps de l'avoir choisi; ils ne l'ont d'ailleurs pas choisi, il leur fut imposé par certaines circonstances. Oui les mineurs maudissent leur métier."

Il y a aussi des textes qui ont été écrits par des journalistes et qui sont complètement révélateurs de ce que pouvaient penser les mineurs et qu'on n'a pas voulu entendre. J'en veux pour exemple des articles qui ont été rédigés en 1906 après la catastrophe de COURRIERES qui a fait 1100 morts. A la suite de cette catastrophe, une grève s'est déclenchée qui a duré deux mois. Evidemment toute la presse nationale s'est précipitée à COURRIERES et dans les mines du Nord.

Un journaliste du "Petit journal illustré" essaye de faire parler les mineurs et rédige un article qui s'appelle: "La vie du mineur":

"Après la catastrophe, dans les premiers instants de l'épouvante des mineurs ont dit à quelques uns de nos confrères que s'ils exerçaient ce métier périlleux, c'était faute de pouvoir en choisir un autre, mais qu'ils étaient houilleurs malgré eux, à leur corps défendant. Et les personnes qui ne sont point familiarisées avec les moeurs des pays miniers, les ont crus sur parole et en ont conclu que l'attachement du mineur à la mine était une légende".

"Rien n'est plus réel cependant  et je gagerais bien que, parmi ceux qui sont sortis vivants de la fournaise, il en est plus d'un qui en donnera la preuve en retournant bénévolement au fond. Il faudrait n'avoir jamais vécu dans un centre minier pour croire le contraire. Si d'autres industries existaient dans la région, disait un de nos confrères, les mineurs abandonneraient la mine pour y courir en foule... Eh bien! Mais n'existent-elles pas ces industries?... Et les hauts-fourneaux?... Et les verreries?... Mais qu'y gagneraient-ils les mineurs? Le métier de puddleur est plus dur encore que le leur et celui du verrier, du verrier qui vit absolument dans le feu... n'est pas plus enviable. Aussi les mineurs n'envient-ils pas, quoi qu'on dise, le sort des autres travailleurs. Leur métier est pénible, dangereux, soumis aux risques des éboulements et des coups de grisou, mais ils aiment leur métier et, comme je le rappelais récemment ici même, en citant des exemples, ils en ont la fierté,"

Vous voyez ce qui est très curieux, le journaliste entend des gens qui disent: non, la mine, on n'aime pas spécialement ça, si on fait ça, c'est parce qu'il n'y a rien d'autre - et il révoque purement et simplement le discours pour ré établir la primauté du mythe.

L'information est faite pour donner une image des mineurs, qui ne correspond pas du tout à ce que disent les mineurs. C'est-à-dire qu'au fond, on fait semblant de donner la parole aux mineurs, on dit: ils disent ça, mais ils ne savent pas ce qu'ils disent.

Voici un deuxième morceau que je trouve tout à fait savoureux; après la catastrophe de Courrières, il y a des mineurs qui sont remontés vivants 20 jours après le coup de grisou.

Cela remue l'opinion et le gouvernement se dit: il faut faire quelque chose pour eux. Alors on envoie un ministre pour les féliciter.

Voilà ce que dit le journaliste qui assiste à l'entrevue entre Bartou, ministre des travaux publics et les mineurs rescapés:

"Je suis heureux et fier aussi, de vous apporter, avec mes félicitations personnelles, les félicitations du gouvernement de la République. Je vous remercie et je vous félicite du merveilleux courage que vous avez montré en ces pénibles circonstances; par votre dévouement, par votre admirable présence d'esprit, vous avez sauvé la vie de vos camarades. Mais ce n'est pas seulement l'acte de courage que vous avez accompli que la République me charge de récompenser. Je vous apporte la croix de la Légion d'Honneur et je la donne en même temps qu'au vaillant que vous êtes, au brave homme qui a trente ans de service dans la mine, au père de famille, à l'ouvrier honnête et sérieux, estimé de tous, admiré par tous, qui a été un parfait honnête homme et dont la vie entière de travail et d'honneur est un exemple vivant. Vous vous êtes très bien conduits pendant vingt jours au fond de la mine, mais vous vous étiez toujours bien conduits. Je suis donc tout particulièrement heureux au nom du gouvernement de la République de vous faire Chevalier de la Légion d'Honneur".

Enfin, Monsieur Bartou s'adressant à tous les autres survivants, leur dit:       "Et vous tous mes amis, vous avez été aussi de braves gens. Dans cette terrible aventure vous avez tous payé de votre personne, tous vous avez contribué au sauvetage de vos camarades. Vous êtes dignes aussi d'être récompensés. J'ai la joie de vous annoncer que le gouvernement vous décerne à tous la médaille d'or de 1ère classe, la médaille qui récompense les grands dévouements et las belles actions des hommes courageux."

Et d'une voix commune les rescapés répondirent d'un simple mot:

"Ch'est ben!";  alors le journaliste ajoute : que ce "ch'est ben" ne leur fasse pas croire que les mineurs ont manqué d’enthousiasme, ils se sont contentés d’une faible approbation, ce "ch'est ben" l’exclamation familière qui caractérise l’absolue satisfaction! ce "ch'est ben" signifie qu’à leur avis, il en a été fait pleine justice, qu’ils sont contents sans arrière pensées. Il termine en disant: « Alors ce sera au tour de la France entière de dire "ch'est ben!"

Quand on lit ce texte on voit bien que les mineurs qui disent "ch'est ben" c'est qu'ils en ont gros sur le coeur et qu'on leur fait dire exactement le contraire de ce qu'ils pensent. On peut imaginer sans peine ce que pensaient les mineurs et les familles de mineurs après la catastrophe.

La leçon de ces articles - si leçon il doit y avoir - c'est qu'il est extrèmement important d'écouter ce que disent les mineurs avant toute réinscription de leurs dires dans un schéma d'analyse politique, syndical ou journalistique.

Ce que disent et pensent les mineurs n'est pas forcément ce qu'on leur a fait dire pour des raisons bien compréhensibles. On retrouve aussi bien dans des textes écrits que dans des témoignages oraux, une autre façon que les mineurs ont d'exprimer leur révolte contre ce qu'on a fait d'eux. Lorsque les mineurs disent: "moi je suis mineur, je n'ai pas pu faire autrement... ce que je ne veux surtout pas c'est que mon fils soit mineur...»Voici ce que dit Malva dans son livre (c'est un mineur qui lui parle):

"J'ai un fils qui est en âge de travailler, s'il parle de venir à la fosse, je lui coupe les bras à ras les deux épaules."

Autre témoignage, celui de Louis Lengrand: c'est un mineur du Nord qui a écrit un livre ou plus exactement, il s'est fait interviewer par une journaliste du Nouvel Observateur, qui s'appelle Maria Crepeau et cela a produit un ouvrage qui a été publié aux éditions de Seuil en 1974 qui s'appelle: "Louis Lengrand, mineur du Nord". Il écrit: "Un mineur préfère voir son fils piller les banques, faire le voyou, vendre des cacahuètes plutôt que de le voir descendre à la mine."

Il écrit aussi qu'il a vécu toute sa vie, rivé au travail et au rendement puis quand il a été silicosé, il est parti se faire soigner et il dit: "Je ne savais pas ce que c'était la vie, il a fallu que j'aille au sanatorium pour comprendre, pour voir." C'est au moment où il a dû se faire soigner qu'il a commencé à comprendre qu'il y avait d'autres horizons, une autre vie possible!

Combien me parait révélatrice cette espèce de violence que manifestent les mineurs quand ils parlent de leur métier, de ce qu'on leur a fait subir.

Mais cette révolte s'exprime de façon oblique, indirecte. Il n'est pas facile de parler librement, de remettre en cause cette identité fondée sur cette mythologie parce que se pose immédiatement la question: quoi mettre à la place; il n'est pas facile de fonctionner en dehors d'une identité collective.

En conclusion, je voudrais livrer mon appréciation personnelle: je dirais que toute cette mythologie du mineur a conduit à une impasse. On a appris aux mineurs à aimer le risque et à le valoriser. Le bon ouvrier, c'est celui qui sait prendre des risques, ne pas se plaindre quand il met sa vie en danger et éventuellement celle des autres. Le rapport de complicité avec les thèmes patronaux du rendement et de la productivité explique pourquoi il n'y a pas eu de réactions collectives quand s'est produite une catastrophe minière aussi douloureuse que celle de Liévin en 74, qui a fait 42 morts. Il y a un décalage entre discours syndical sur la sécurité et le fonctionnement réel de la fosse: non respect calculé du règlement sur lesquels la direction, les mineurs ferment les yeux parce que c'est une des conditions du fonctionnement de la fosse tel qu'on l'a imposé au mineur et tel qu'il l'a subi et accepté. Là-dessus je vous renvoie à un autre livre écrit par un mineur André Theret qui s'appelle: "Parole d'ouvrier" et à la très dense préface "La condition du mineur" écrite par François Ewald (Editions Grasset).

Une des conséquences de cette mythologie de la mine, c'est l'absence d'alternatives proposées aux mineurs. La réussite des patrons des mines, c'est d'avoir borné l'horizon et les pensées du mineur à la mine.

Un auteur écrit au 19ème siècle: "Après le travail le mineur se repose et en temps ordinaire, le sujet de conversation est le travail." C'est là la grande victoire du mythe avec pour corollaire une certaine pauvreté culturelle: ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de ressources, de talents et de savoir-faire chez les mineurs, mais la possibilité de mettre en oeuvre la fonction utopique, c'est à dire un autre rapport au corps, à l'espace et à l'économie a bel et bien été barrée par cette formidable machine à aliéner les esprits et les corps, qu'à représenté selon moi, la mythologie du monde minier.

BRUNO MATTEI

 

LECTURES DU NORD

B. Mattei ou ce que cache la statue du mineur...

 

Bruno Mattei est un iconoclaste. Un briseur d'images consacrées. Un curieux qui s'en va déchirer la doublure des mythes. Le mineur, par exemple. Laboureur souterrain, marin des géologies profondes, héros du travail, avant-garde de la classe ouvrière, «gueule noire» rude mais solidaire jusqu'au sacrifice, quelle image a plus marqué l'inconscient collectif ré­gional depuis un siècle ? Cette statue du mineur de fond, Bruno Mattéi ne craint pas de la déboulonner après y être allé voir d'un peu plus près. Et tranquillement, il raconte comment ce mythe a été fabriqué par les pouvoirs (économique et poli­tique) afin d'apprivoiser les révoltes ouvrières. Un point de vue intéressant, non? En tout cas, un éclairage décapant sur une période de l'histoire du travail en Nord-Pas-de-Calais. Décembre 1974, 42 morts à la fosse 3 bis de Liévin. Profes­seur de philo, à l'époque "mao" (tendance July) et cor­respondant de "Libé", Mattei est sur les lieux. Il entend les hommages officiels au courage et à l'ab-négation des victimes. Il entend M. Mattéoli, président des Charbonnages s'écrier de­puis son fauteuil: "Nous au­tres, mineurs, nous sommes en deuil!". Il suit les cercueils de ceux qui ont été tués au fond alors que la récession des Houillères du bassin est déjà largement entamée. Et il ne comprend pas. Il voudrait bien comprendre. Cette résignation à ce qu'on ne peut nommer "la fatalité". Cette fierté jusque dans la mort. Treize ans plus tard, il publie "Rebelle, rebelle!" (1).

- Pourquoi ce titre?

- "La rebelle" à Marles et dans l'ouest du bassin minier entre 1870 et 1880, c'était la grève. "Faire rebelle", c'était faire faire grève. Je n'ai pas retrouvé trace ailleurs de cette expression. Elle me paraît très significative de l'état d'esprit des mineurs de l'époque. Des "mineurs malgré eux", des paysans artésiens que la pau­vreté ou la misère avaient jetés à la fosse. Et qui ne pensaient qu'à une chose: s'en échapper, momentanément par la cessa­tion du travail ou pour toujours. Car il ne faut pas perdre de vue qu'à l'origine, le mineur, paysan reconverti par la crise, hait la mine, ce milieu anti-na­turel et de tous les dangers. Lors des premiers mouve­ments, le réflexe naturel des ouvriers du fond, c'est de quit­ter leur environnement. D'aller se réfugier dans les bois voi­sins. De disparaître. A la grande peur des exploitants et des concessionnaires qui crai­gnaient de manquer de main d'oeuvre...».

- Quelle a été leur réac­tion?

- "D'abord, il leur a fallu fixer les travailleurs au plus près des puits. Par le logement et divers avantages annexes. Et puis, bientôt le pouvoir politi­que a pris le relais de l'écono­mique. Parce que le charbon c'était l'énergie. Alors, à partir de la III° République, on a favo­risé la transformation des asso­ciations ouvrières, fluctuantes et animées par la base, en syn­dicats stables reconnus comme interlocuteurs "responsables". La figure marquante fut alors celle de Basly, à la fois prési­dent du syndicat, maire et dé­puté. Désormais par sa bouche, la parole anarchique des mi­neurs est devenue discours or­ganisé dans le cadre des insti­tutions... Il n'y a plus de révolte, il n'y aura plus que des revendications. Et la mine de­vient une fatalité...".

- Mais cette évolution ne s'est pas faite sans résistance

- "Naturellement. La der­nière ou à peu près c'est la grande grève de 1906, après la catastrophe de Courrières qui fit 1.100 morts. Un mouvement qui échouera devant la fermeté de Clémenceau. Après cela, la voie sera libre pour Basly et son syndicalisme réformateur qui développera dans le même temps avec les pouvoirs, la mythologie du mineur, l'homme sans peur qui fouille les entrailles de la terre pour y trou­ver la précieuse énergie. Et cette image trouvera sa plus belle expression, après la der­nière guerre lors de la "bataille du charbon" menée par la C.G.T. et le Parti communiste alors que les Houillères ve­naient d'être nationalisées. Le mineur devient alors le travail­leur de choc dans la bataille de la production, mais il ne maîtri­sera pas davantage son destin. La mine ne sera jamais aux mi­neurs. Et aujourd'hui, il nereste plus que l'image en lam­beaux, la fin de l'exploitation étant programmée pour l'an prochain...".

Bruno Mattéi ne se cache pas d'avoir écrit en fonction de l'actualité. Mais à l'heure où l'histoire régionale de la mine s'achève, et où de multiples commémorations se préparent, son travail corrosif donne l'oc­casion aux esprits de bonne volonté d'aller voir un peu ce qui se cache derrière les clichés convenus.                                                                                            M. V.-P.

 (1) «Rebelle, rebelle! Révoltes et mythes du mineur - 1830 -1946»

aux éditions Champ Vallon, 320 pages illustrées, 154 F.

LA VOIX DU MARDI 2 FEVRIER 1988

 

Il y a des enjeux économiques énormes. C'est la conquête d'un nouvel eldorado

Il y a un leitmotiv qui revient constamment dans toute la littérature des Compagnies, c'est le manque de main d’oeuvre. C'est un point fondamental: les patrons des mines sont toujours en quête de mineurs

Le nomadisme est très important, les gens passent d'une Compagnie à une autre ou vont tenter leur chance ailleurs

L'enjeu était donc de retenir cette main d’oeuvre; d'où des dispositifs institutionnels pour fixer et sédentariser le mineur. Les maisons (corons), les jardins, les caisses de secours, les écoles, la médecine, toutes les institutions de loisirs ont été pensées d'abord dans une seule et unique perspective: fixer, retenir la main d’oeuvre et la façonner à certaines valeurs.

tenir un certain discours sur le mineur: le représenter pour les autres et pour lui de telle sorte qu'il intériorise cette image, qu'il s'y reconnaisse et dise de lui-même: c'est moi. D'où un discours très abondant au fur et à mesure que l'importance des enjeux se précise:

a) un enjeu économique:

Sans charbon, pas de révolution industrielle: ce point est clair

b) un enjeu social:

Les discours qui ont été tenus sur les mineurs ont été fabriqués pour contrer une réalité qui était préoccupante au 19ème siècle: celle de la révolte et de la grève. Les mineurs ont été une corporation turbulente, les grèves étaient très nombreuses,

Il existe peu de populations aussi remuantes que celles des mineurs, groupées par suite d'une raison toute géologique dans une série de bassins de faible étendue. Elles se trou­vent le plus ordinairement réunies autour de diverses exploitations de ces bassins à une certaine distance des villes.

Les mineurs sont un prolétariat qui a été construit autour des gisements de charbon et on ne sait pas très bien comment maîtriser ces grosses masses qui n'ont rien à voir avec le prolétariat urbain "classique".

c) un enjeu politique

C'est un peu la conséquence de l'enjeu économique et social.

réussir avec les mineurs, c'est réussir avec tout le prolétariat.

Ce qui intéressait les mineurs - et la réaction est humaine - c'est plutôt d'échapper à la mort que de risquer leur vie pour sauver leurs camarades.

Ils n'ont pas tellement envie de laisser leur peau au fond de la mine. Il a donc fallu inculquer cette idée d'héroïsme et d'amour du travail: elle n'était pas du tout innée.

Quand on lit de très près la littérature patronale, on voit que, plus que de vouer un culte au mineur; il s'agit de l'inciter à la discipline.

On a comparé quelques fois le mineur au marin. La comparaison est juste: elle ne fait que confirmer cette assertion qu'il faut une discipline aussi forte dans une mine qu'à bord d'un navire". E. Dupont, 1883.

Ils n'étaient pas sans savoir qu'ils étaient exploités mais il y avait à l'arrière fond toujours ce discours mythologique, cette identité toute faite qu'ils ont repris.

"Le mineur n'est pas un ouvrier ordinaire, c'est en un mot un soldat qui combat constamment pour remplir les coffres forts de nos capitalistes".

on voit que les mineurs tiennent sur eux, quand ils parlent, un discours à la fois résigné et calculateur.

Je vous cite un extrait du discours du mineur Forissier: "Les mineurs continueront à rester les martyrs du travail, du danger et du dévouement, mais ils veulent comme les autres corporations marcher au progrès et à l'émancipation".

"Le travail du mineur". On retrouve évidemment en première ligne la volonté de luttes, d'émancipation, d'échapper à l'exploitation. Mais tout ce qui concerne la façon dont les mineurs parlent d'eux, reproduit complètement la façon dont les patrons en par­lent.

Dans le trou béant de la nuit, les braves vont à la bataille.

Tout autour d'eux, c'est la menace du grisou, des éboulements et quand la mort affreuse passe dans ses farouches éléments, mais peu importe, c'est pénible, c'est noble et c'est grand, plein de beauté car il faut bien du combustible pour la marche de l'humanité."

Le syndicalisme avait bien dans ses objectifs de s'attaquer à l'exploitation, mais il a passé sous silence ce qui rendait possible cette exploitation: à savoir que cette exploitation était fondée sur cette identité prolétarienne, ancrée sur des valeurs aussi peu libératrices que la valorisation par le travail et par le risque.

Ainsi des mineurs passaient dans les corons, dans les villages au moment des foires et ils exhibaient des catastrophes, ils donnaient des spectacles de catastrophes, comme SIMONIN faisait des conférences sur les catastrophes.

Comme si l'idée de la mort au travail était une composante à la fois spectaculaire et normale de la vie du mineur.

"La mine et les mineurs sont le thème de prédilection de l'iconographie ouvrière de l'Illustration, ils fournissent environ les 3/4 des gravures entre 1870 et 1914".

Et ils vont utiliser un thème qui va enrichir la mythologie et qui fera recette: le misérabilisme. On va tout dire, on va décrire les conditions de travail des mineurs, on va parler de leur misère, on va dire comment ils vivent, comment ils sont traités.

Il suit le méandre des galeries par des chemins accidentés, toujours dans la nuit, les pieds dans l'eau;

Il arrive au jour, éreinté, noir, les vêtements mouillés par sa sueur, les yeux brûlants, l'estomac irrité, la tête pesante; il a souvent 2, 3 ou 4 kilomètres de marche avant de tomber inerte sur un siège, dans sa misérable demeure: heureux s'il a une veste de rechange et s'il y trouve une famille qui le reçoive avec des sourires. Il a peiné pendant 12 heures; il va dor­mir pendant 8 à 10 heures et retombera le lendemain dans cet enfer que Dante n'a pas osé rêver."

on devra s'attacher à une seule corporation pour trois raisons:

- parce que plus que tout autre ouvrier le mineur est à même de compren­dre les nécessités d'une transformation sociale

- parce qu'il est la plus complète survivance du serf féodal et de l'es­clave antique s'il n'en est une aggravation

- parce qu'il tient dans ses mains la source de l'industrie moderne et par suite de la société entière

"Quand l'heure de la lutte arrivera, les mineurs seront comme toujours à l'avant-garde du prolétariat".

bataille du charbon après la guerre de 39/45. Je dirai que le Parti Communiste français après la guerre va réactiver tout ce stock d'images et de mythes pour une cause qui était à l'époque "la renaissance française" par le charbon, la marche des mineurs comme avant-garde du prolétariat va reprendre toute sa vigueur. Le mineur à la libération va être présenté comme un ouvrier d'élite et un peu comme le prototype de l'homme nouveau.

Il me semble que pour descendre à la mine, il faut être né dans le coron. Ce dur métier est moins  un métier qu'une destinée. N'importe qui ne descend pas au fond, chez nous on est mineur de père en fils:

ce sont nos parchemins de noblesse.

Vous savez que jeudi 6 décembre [1979] à Lens, Georges Marchais est venu faire un discours sur la bataille du charbon. Il a réutilisé cette image de la "Noblesse  du métier» et du "beau métier" dans le droit fil des métaphores thoréziennes.

"Lorsque nous luttions pour libérer le pays, la meilleure façon de venger nos morts était de frapper plus fort que l'ennemi. Aujourd'hui des camarades sont tombés dans la bataille pour la Renaissance française: nous les vengerons en redou­blant nos efforts pour relever le pays; "

Il faut dire que les com­munistes sont au gouvernement et à la direction des Houillères Nationalisés; l’un explique peut-être l'autre...

On pourrait retrouver cette mythologie vivante dans toutes les affiches de l'époque de la bataille du charbon.

On valorise les mineurs, on les met en avant et on leur signifie: soyez à la hauteur, souriez... et les mineurs sourient sur fond de bleu azur sur les affiches. Alors que dans la réalité...

Constant Malva, mineur belge qui a écrit une oeuvre assez importante; un de ses livres qui s'appelle: "Ma nuit au jour le jour" écrit en 1937, qui a été réédité récemment par les éditions François Maspero.[3]

"Nous n'allons pas à la fosse par devoir mais par nécessité, parce qu'il faut gagner sa vie. Ce n'est pas vrai que le mineur aime son métier. Ils ont du mal à s'en défaire, mais de là à l'aimer! Ils se maudissent tout le temps de l'avoir choisi; ils ne l'ont d'ailleurs pas choisi, il leur fut imposé par certaines circonstances. Oui les mineurs maudissent leur métier."

Si d'autres industries existaient dans la région, disait un de nos confrères, les mineurs abandonneraient la mine pour y courir en foule... Eh bien! Mais n'existent-elles pas ces industries?... Et les hauts-fourneaux?... Et les verreries?... Mais qu'y gagneraient-ils les mineurs?

C'est-à-dire qu'au fond, on fait semblant de donner la parole aux mineurs, on dit: ils disent ça, mais ils ne savent pas ce qu'ils disent.

Je vous remercie et je vous félicite du merveilleux courage que vous avez montré en ces pénibles circonstances; par votre dévouement, par votre admirable présence d'esprit, vous avez sauvé la vie de vos camarades. Mais ce n'est pas seulement l'acte de courage que vous avez accompli que la République me charge de récompenser. Je vous apporte la croix de la Légion d'Honneur et je la donne en même temps qu'au vaillant que vous êtes, au brave homme qui a trente ans de service dans la mine, au père de famille, à l'ouvrier honnête et sérieux, estimé de tous, admiré par tous, qui a été un parfait honnête homme et dont la vie entière de travail et d'honneur est un exemple vivant.

Il écrit: "Un mineur préfère voir son fils piller les banques, faire le voyou, vendre des cacahuètes plutôt que de le voir descendre à la mine."

Combien me parait révélatrice cette espèce de violence que manifestent les mineurs quand ils parlent de leur métier, de ce qu'on leur a fait subir.

Il n'est pas facile de parler librement,

Le bon ouvrier, c'est celui qui sait prendre des risques, ne pas se plaindre quand il met sa vie en danger et éventuellement celle des autres. Le rapport de complicité avec les thèmes patronaux du rendement et de la productivité explique pourquoi il n'y a pas eu de réactions collectives quand s'est produite une catastrophe minière aussi douloureuse que celle de Liévin en 74, qui a fait 42 morts. Il y a un décalage entre discours syndical sur la sécurité et le fonctionnement réel de la fosse: non respect calculé du règlement sur lesquels la direction, les mineurs ferment les yeux parce que c'est une des conditions du fonctionnement de la fosse tel qu'on l'a imposé au mineur et tel qu'il l'a subi et accepté. Là-dessus je vous renvoie à un autre livre écrit par un mineur André Theret qui s'appelle: "Parole d'ouvrier" et à la très dense préface "La condition du mineur" écrite par François Ewald

(Editions Grasset).

La réussite des patrons des mines, c'est d'avoir borné l'horizon et les pensées du mineur à la mine.

C'est là la grande victoire du mythe avec pour corollaire une certaine pauvreté culturelle: ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de ressources, de talents et de savoir-faire chez les mineurs, mais la possibilité de mettre en oeuvre la fonction utopique, c'est à dire un autre rapport au corps, à l'espace et à l'économie a bel et bien été barrée par cette formidable machine à aliéner les esprits et les corps, qu'à représenté selon moi, la mythologie du monde minier.



[1] Le mot grec anankè veut dire « nécessité » (anankè estin, « il faut ») ; plus précisément, chez les poètes, les tragiques, les philosophes, les historiens, anankè évoque une contrainte, une nécessité naturelle, physique, légale, logique, divine... Ce nom personnifie la Nécessité comme telle, instance inflexible gouvernant le cosmos, sa genèse, son devenir et la destinée humaine (Pythagore, Empédocle, Leucippe, Platon), voire la divinise d'une certaine façon (poèmes orphiques, Parménide). L'Anankè est ce qu'elle est ; pour l'homme grec, c'est temps perdu de l'accuser, démesure (hybris) de regimber contre elle, et pourtant abdiquer serait une faute. Il faut l'assumer dignement, avec piété, comme en témoigne Danaé dans sa prière : « Toi, ô Zeus, ô Père, change notre destin. Mais, si ma prière est trop osée et s'éloigne de ce qui est juste, pardonne-moi ! » (Simonide, fragment 27).

Au XIXe siècle, le terme retrouve une actualité nouvelle chez Victor Hugo. Le mot « Anankè », gravé sur une pierre de la cathédrale, est au centre des méditations de Claude Frollo dans Notre-Dame de Paris (1830). Et, en 1866, Victor Hugo indiquera que trois de ses principaux romans sont unis par le même thème : « anankè des dogmes (Notre-Dame de Paris), anankè des lois (Les Misérables), anankè des choses (Les Travailleurs de la mer) ». Il ajoute : « À ces trois fatalités qui enveloppent l'homme se mêle la fatalité intérieure, l'anankè suprême, le cœur humain » ; il est facile de trouver ici l'annonce d'un thème dominant pour le roman qui va suivre : L’Homme qui rit.

 

[2] Cf les histoires racontées : les rats gros comme des lapins…

[3] Constant Malva dit le mal-être de la vie de mineur. Dans ce monde aux noms tristement évocateurs - le "Brûle", le "Travaillant" - , la résignation et le fatalisme imprègnent l'atmosphère autant que l'humidité, la poussière et le grisou. A la routine abrutissante, aux accidents mortels, s'ajoute la médiocrité humaine. Mineur atypique, l'auteur lutte contre l'avilissement à travers la lecture et l'écriture. Il nous invite à partager les joies poétiques rencontrées dans cette quête. Paris, éditions Maspero, coll. La mémoire du peuple, 1978 - Broché, 14 cm x 22 cm, 203 pages – Texte de Constant Malva - Mémoires d'un mineur du Borinage en Wallonie – Introduction de Bruno Mattéi – Ouvrage annoté par Madeleine Rebérioux - Bon état. Language: eng. N° de réf. du libraire LRB2626